Difficile à croire aujourd’hui, et pourtant… Il fut un temps où le vin était servi dans les cantines scolaires françaises, y compris aux plus jeunes. Retour sur une époque révolue, où la notion de santé publique n’avait pas encore trouvé sa place dans les assiettes des écoliers.
Une époque où le vin se buvait dès le plus jeune âge
Jusqu’en 1956, les enfants de moins de 14 ans pouvaient recevoir un verre de vin à la cantine. À cette période, cette pratique était non seulement tolérée, mais largement répandue, notamment dans les zones rurales et viticoles. Il faudra attendre une circulaire de Pierre Mendès France, alors ministre d’État, pour qu’une interdiction soit formellement instaurée dans les écoles primaires.
Mais dans les lycées, la transition fut plus lente : ce n’est qu’en 1981 qu’une directive nationale impose l’eau comme seule boisson recommandée à table, reléguant ainsi le vin au rang de souvenir de cour de récréation… pour adultes nostalgiques.
Le vin, symbole de force et de virilité
À l’époque, on pensait que seule une consommation excessive posait problème. Le vin était perçu comme un aliment, presque au même titre que la viande. Il devait “donner des forces”, soutenir la croissance, et même parfois aider à “former les hommes”.
Le sociologue Patrice Duchemin rappelle que boire du vin faisait partie d’un rite initiatique : un passage de l’enfance à l’âge adulte, souvent symbolisé par un premier verre partagé entre père et fils. Ne pas boire ? C’était presque suspect, un signe de faiblesse, voire une remise en cause de sa virilité.
On retrouve cette idée dans la dimension religieuse du vin : la communion, autour de 12 ans, était aussi marquée par la dégustation du vin de messe, dans une logique symbolique forte.
Une pratique enracinée dans l’économie… et dans les mentalités
Si cette habitude a mis tant de temps à disparaître, c’est aussi parce que le vin était un produit stratégique. Dans les régions viticoles, en particulier, il représentait une fierté locale, mais aussi un enjeu économique majeur. Encourager les enfants à en consommer revenait, en quelque sorte, à soutenir l’économie régionale.
En 1954, Pierre Mendès France entame une véritable campagne contre l’alcoolisme en France. Deux ans plus tard, il prend une mesure symbolique forte : remplacer le vin par un verre de lait (accompagné d’un morceau de sucre) dans les cantines. Une décision qui, à l’époque, provoque des remous. Certains l’accusent même de vouloir relancer l’industrie laitière en difficulté.
🍷 1956 : quand l'alcool est officiellement banni des cantines scolaires… pour les moins de 14 ans. pic.twitter.com/Ra27nLMdv7
— INA.fr (@Inafr_officiel) November 17, 2018
Une prise de conscience progressive
Aujourd’hui, les effets nocifs de l’alcool sur les enfants sont largement documentés. Leur cerveau, encore en développement, est particulièrement vulnérable à l’éthanol, même en petites quantités. Le Haut Conseil de la santé publique insiste désormais sur l’importance d’un message de prévention clair et constant, surtout auprès des jeunes.
Depuis 2009, la vente d’alcool est formellement interdite aux mineurs en France. Une mesure qui paraît évidente aujourd’hui, mais qui marque en réalité l’aboutissement d’un long changement de mentalités.
Ce que l’histoire du vin dans les cantines nous enseigne ? Que nos pratiques évoluent avec notre compréhension de la santé, et que ce qui nous paraît impensable aujourd’hui était parfois la norme d’hier. Le vin n’a pas disparu : il a juste quitté les cantines pour rejoindre des tables plus averties… et plus âgées.

Nils Franco est rédacteur web spécialisé dans l’univers du vin et de la cuisine œnologique. Grand passionné de terroirs, de cépages et d’accords mets-vins, il partage à travers ses articles une vision sensorielle et généreuse de la gastronomie. Son expertise couvre aussi bien la dégustation que l’art de cuisiner avec le vin, des sauces traditionnelles aux créations contemporaines infusées de tanins et de finesse aromatique.







